Victorian Mechanics:
L'impulsion du Coeur


    Chapitre 1 : Extrait du journal du Capitaine Garland, 15 novembre 1865

    Je me souviens qu'on m'a raconté qu'il avait le mal de l'air à bord du zeppelin qui l'amenait à moi, alors que c'était pourtant là qu'on lui avait assuré qu'il devrait travailler. Ce jeune homme à tous les égards remarquable avait pour nom Benedict Carroll, et il avait voulu arrêter de prometteuses études d'ingénieur, où il excellait pourtant, afin de devenir écrivain et poète. Un rêveur au sourire désarmant. Ses parents avaient menacé de le priver de toutes espèces de rentes, mais il semblait s'en moquer, persuadé de pouvoir vivre de sa plume et de ses rêves.
Il était idéaliste, naïf  et idiot mais également brillant et insolent en plus d'être beau. Mon portrait craché durant mon adolescence, j’aurais du le reconnaître. Tout ce que je savais de lui, c’était qu’il correspondait parfaitement à tous les critères de recrutement. Sans doute un peu trop parfaitement.

    J'étais encore aigri, blessé et renfermé à ce moment-la. Capitaine de mon bâtiment, je ne m'adressais aux autres que pour leur dicter des ordres, et pour moi, Benedict n'était qu'un nom parmi de nombreux autres sur une longue liste de personnes en danger. J'étais aveuglé par ma peine et ma douleur.
Quelques années plus tôt, j'avais refusé la proposition financière d'une très puissante société qui voulait acheter non seulement le brevet de mon invention, mais toute ma personne, afin de s'assurer que ma découverte, qui pourrait mettre en péril leur hégémonie énergétique, ne voit jamais la lueur du jour. Ma famille en avait payé le prix, et ce ne fut que par accident que je parvint a survire à l'incendie qui coûta la vie à ma femme, mes enfants et mes parents.
Depuis lors, rongé par la rancoeur, taraudé par des désirs de vengeance, j'avais entrepris de sauver de manière préventive tous ceux qui auraient pu constituer d'autres victimes potentielles pour cette si puissante société. Je les engageais avant qu'ils ne soient remarqués.
Et Benedict fut plus encore facile a engager que d'autres.

    Nous lui avions promis un poste d'écrivain, d'auteur, ce que nous comptions réellement lui offrir d'ailleurs. Nous disposions d'une imprimerie volante à bord d'un zeppelin, capable d'imprimer tracts, pamphlets, journaux, recueils  et romans et de les distribuer sans censure.
Les zeppelins représentaient la promesse romanesque de liberté et d'aventure de notre époque, comme avaient pu l'être les bateaux sur l'océan autrefois. Les cieux étaient encore libre, et aucun police ni armée ne disposaient encore d'autre moyen pour arraisonner un bâtiment volant, ne parvenant pas non plus a en contrôler les ports d’attache, ces bâtiments pouvant s'arrêter a peu près n'importe où. Nous avions laissé entendre à Benedict que c'était a bord d'un de ces Zeppelins qu'il allait travailler sans lui mentir ni lui avouer toute la vérité. Et malgré son malaise, il avait eu la bravoure de s'y aventurer.
Ce n'est qu'après lui avoir fait signé tous les papiers et s’être embarqué qu'on lui avait appris sa véritable destination.

    Le zeppelin servait a venir le déposer, lui et d'autres comme lui, ainsi que nombre de ravitaillement, a bord de l'Ouroboros.
    L'Ouroboros était mon bâtiment, ma demeure, ma forteresse, mon sombre chef d'oeuvre mécanique. Un train de cinq wagons qui se déplaçait sans rails à travers les champs, les campagnes,  les montagnes et les villes sans jamais marquer d'arrêt. Il était pourvu d'imposantes chenilles en guises de roues qui lui permettait d'affronter toutes sortes de terrain, et c'était bien loin d'être la plus remarquable de ses particularités.

    Je n'ai pas vu Benedict arriver a bord du train en descendant du zeppelin, trop occupé a m'assurer de la réussite technique de cet échange en mouvement. Comme d'autres avant lui correspondant à ce profil, nous l'avions contacté par lettres et échangés des correspondances avant de lui proposer un poste. Mais pour dire la vérité, je n'adressais moi même la parole a presque aucun d'entre eux. Je les mettais à l'abri, eux et leurs proches, de manière mécaniques et systématiques sans parvenir a voir les humains derrière les noms. Je voulais juste empêcher que ce qui m'était arrivé se reproduise. J'avais à présent des gens dans les grandes sociétés énergétiques et industrielles, et ils me tenaient informés des gens qui auraient pu devenir leurs victimes. Il était devenu ma mission de tenter de les sauver, souvent malgré eux, avant de leur expliquer la réelle situation.
Je trouvais la venue d'un écrivain et poète à la fois anecdotique, logique, et inespérée. De tous temps les penseurs et les rêveurs avaient été menacés par les tyrans. Il allait peut être pouvoir nous aider a dénoncer, et a plus clairement expliquer les choses.
Et peut être aussi nous apporter une fraicheur et un optimisme salutaire. J'avais, pour ma part, renoncé à l'idée d'un monde meilleur, ne cherchant qu'a sauver temporairement quelques vies, sans doute davantage pour mettre en echec mon ennemi que par réelle empathie, aigri et résigné en sachant que je ne les sauverais jamais tous. Je ne songeais sans doute rien d’autre qu’à me venger, tout en sachant, que le monstre, la société que je souhaitait ruiner, telle une hydre, renaitrait une fois terrassée. Jamais je ne pourrais vaincre la cupidité et l'égoïsme de l'être humain, pas davantage que sa cruauté et sa soif de pouvoir. Mon combat était perdu d'avance, et pourtant, je m'y employais tel un automate vengeur, mué par l’énergie du désespoir.

    Benedict me fut présenté par le service de sécurité du train. J'avoue ne pas même avoir levé les yeux sur son visage ce jour-là tant il me paraissait insignifiant.
Lui qui était censé n'être rien d'autre qu'un poète et un écrivain avait commencé a démonter des parois du train pour comprendre comment il fonctionnait. Je m'amusait à lui demander ce qui l'intriguait tant, et il expliqua avoir compris que le système de propulsion du train n'avait rien a voir avec celui d'un train classique. Qu'il soupçonnait même que la chaudière dans la locomotive, surnommée le dragon, ne servait en réalité absolument pas a entrainer les chenilles du train. Et il avait raison. Il avait beau avoir renoncé a l'ingénierie, elle ne lui était pas pour autant sortie de l'esprit. Je lui assurait qu'il n'avait pas tout a fait tort, mais que je ne pouvait guère lui en dire davantage.
Je lui dit que la curiosité était une chose saine, mais qu'il ne devait pas démonter mon train et que, pour l'heure, je ne pouvait lui en dire davantage. Un autre jour peut être.
Cela avait suffit pour attirer ma curiosité. Et je me mit a m'intéresser de plus prêt au garçon. Ainsi, les jours qui suivirent, je lu ses écrits, ses lettres et ses poèmes et ne pu m'empêcher d'être séduit par l'esprit du jeune homme et par son idéalisme naïf.  Il écrivait aussi des textes sulfureux, témoins de son jeune âge et de sa passion.

Ulysse Garland, Capitaine du train Ouroboros, 15 Novembre 1965


Chapitre 2 : Extrait du journal intime de Benedict Carroll, 20 Novembre 1865

Pour la plus grande part de mon enfance et de mon existence, j’ai docilement obéis et fait ce qu’on attendait de moi, que les ordres mes soient donnés par mes parents, mes professeurs, ou la société. Ce n’est qu’a l’achèvement de mes études supérieurs que je me suis soudain résolu a vouloir enfin vivre pour moi même et non pour autrui. Depuis toujours, en secret, j’écrivais. Sans oser le montrer à personne ni avouer cette passion secrète, j’écrivais plus que des lettres et des poèmes, j’écrivais des romans entiers, caressant sans le dire le rêve inavoué de me voir un jour publié. Et enfin, j’embrassais mes rêves les plus fous. Enfin, je me lançait sans filet, sans sécurité dans l’aventure de l’écriture. Et j’avais trouvais, plus vite que je ne n’aurais jamais pu l’imaginer un éditeur près à imprimer mes écris. Je n’imaginais pas alors l’aventure qui m’attendais. Et j’étais résolu à ne plus obéir aveuglément aux ordres qu’on pourrait me donner.
J’avais été convaincu que l’imprimerie qui oserait publier mes écris sans censure était à bord d’un zeppelin au bord duquel j’avais embarqué non sans appréhensions. De même que je n’ai jamais eu le pied marin, j’ai pu par cette expérience découvrir que je n’avais pas davantage le pied aérien, et je fus malade pour un belle part du voyage. Et pourtant, je m’étais accroché. Pas question de renoncer ni de reculer. J’ai pu voir de mes yeux l’impressionnante presse d’imprimerie dans le dirigeable, et lire certains des textes imprimés sur des papiers sentant bon l’encre fraiche, textes qui m’avaient enivrés et avaient renouvelés mon désir d’écrire. Quelle ne fut pas ma surprise d’apprendre que je devais me rendre ailleurs, dans un train secret, l’Ouoboros. Un train qui ne s’arrêtait jamais.
La fascination que j’éprouvais pour cet engin extraordinaire fut immédiate et instantanée. Depuis le zeppelin, on me l’avait désigné la première fois, et j’avais remarquais immédiatement qu’il se déplaçait non seulement sans roues ni rails, mais d’autres particularités encore… Je n’en reviens toujours pas de la manière dont je suis passé du zeppelin au train, mais il faut croire que j’étais très impatient non seulement de quitter cet engin volant, mais surtout de découvrir ce véhicule hors du commun pour l’avoir fait avec une telle facilité. Le train avait ralenti pour le transfert, mais ne s’était pas arrêté. Des cordages avaient été lancés et attachés sur le train pour rapprocher le zeppelin et accorder nos vitesses, avant que nous ne descendions a bord, nous et nos affaires. Je n’ai prété aucune attention aux gens et aux choses qui faisaient le chemin inverse, grimpant a bord du zeppelin, trop fasciné que j’étais par le train lui même. A son bord, je redécouvrais sans m’en rendre compte ce que mes études d’ingénieurs pouvaient avoir de passionnant. Pour la première fois depuis un an, je ne songeais même plus à écrire, à étaler en prose mes vagues à l’âme, ou bien mes désirs d’amour secrets. Je ne songeais plus qu’a comprendre ce train, oubliant tout autre chose, délaissant même ce journal pour quelques jours.
La curiosité envers ce train se montra la plus forte que toute raison ou prudence. Il me fallait a tous prix savoir quelle énergie et mécanisme faisait se mouvoir cette singulière caravane. Je connaissait par coeur le principe de la machine à vapeur, et je le connaissait suffisamment pour me rendre compte que malgré la présence d’une locomotive crachant de la fumée, ce train ne roulait absolument par grâce à un système ordinaire. J’avais l’impression d’être le seul à le remarquer, les autres scientifiques à bord du train oeuvrant dans des domaines qui ne les rendaient pas vraiment familiers avec ce moyen de transport. Tous s’accordaient à dire que ce train, roulant sans rail et sans marquer d’arrèts, n’était semblable à aucun autre, mais nul ne cherchait à en savoir davantage. Et même si j’avais tourné le dos à une carrière d’ingénieur, la curiosité face à l’inexpliqué me tenaillait et me dévorait les entrailles. Je devais savoir et comprendre comment cela fonctionnait.
Ma curiosité a fini par attirer les foudres du service de sécurité du train qui me surprirent alors que je démontait une paroi du train afin de pouvoir jeter un oeil aux mécanismes que j’entendais tourner derrière. Un peu inquiet à l’idée de me voir peut être jeté hors du train en raison de ma curiosité, je fut amené devant le capitaine, un homme sévère et amer d’après ce que l’on m’en avait dit, et dont on disait aussi qu’il n’aimait pas être dérangé. Dès le premier regard, j’ai pu voir un feu ardent en cet homme, lui qui prétends pourtant n’être plus rien d’autre que cendres. Il ne me gratifia pas même d’un regard, trop occupé par d’autres affaires, mais à mon grand soulagement, il sembla plus amusé qu’en colère face à mes indiscrétions. Il s’appelait Ulsysse Garland. Je le pressait de questions au sujet de son train, mais il semblait trop occupé par d’autres affaires pour avoir le temps de me répondre à ce moment là. Il laissa entendre, toutefois, qu’un autre jour, il pourrait m’en dire davantage. Si je cessais de démonter son train.
Il ne me fit pas jeter hors du train, ne me renvoya pas à Londres. Il ne m’infligea pas même la moindre menace ni punition.

Les jours qui s’ensuivirent, à bord de ce train qui ne marquait jamais d’arrêts, je tentais d’écrire comme je m’y étais engagé, tout en m’installant dans la couchette et dans les habitudes du bâtiment, mais ce train extraordinaire enflammait par trop mon imagination.  Je demandais autour de moi, et je semblait le seul qui soit vraiment intéressé, le seul qui ai remarqué certaines particularités qui pouvaient paraitrent impossibles quand on y reflechissait.
Enfin, au bout de 4 jours, n’y tenant plus, ne parvenant même pas a dormir, l’esprit trop embrasé de délire, je m’aventurais une nuit vers l’avant du train, vers la chaudière, la locomotive, et surtout le capitaine. Je voulais lui parler, ou essayer. Je pouvais pressentir qu’il ne dormais pas non plus. Qu’il ne dormait peut être même jamais. Il avait sur le visage les traits usés des insomniaques qui ne trouvent jamais le repos. Dans le nuit, je traversais le train sans croiser la moindre résistance ni la moindre question. La plupart des gens dormaient.
J’arrivait enfin à la locomotive, pressentant que je ne trouverais pas dans cette voiture qu’on surnommait le “dragon” une machinerie semblable à celle d’aucun autre train. Je me laissait bercer par les vibrations des chenilles du train, par celui des engrenages, je les goutaits comme une symphonie féérique. Et en arrivant à la porte de la locomotive, mon esprit ne songeait qu’aux machines, pas aux humains.
Et c’est pourtant un humain qui m’attendait dans ce wagon, a charger la chaudière du train en charbon à grands coups de pelle. La capitaine lui même. Et j’en restait bouche bée.


Il était en sueur et torse nu, occupée à l’arrasante tâche, indigne d’un capitaine, de recharger la chaudière de la locomotive en charbon. Je sentit mon coeur battre dans ma poitrine devant le spectacle, et ma machoire s’ouvrir de manière stupide comme si j’étais un vulgaire poisson. Je n’avais, je crois, jamais vu de ma vie d’homme aussi bien bâti, si ce n’était dans les musées, dans les statues représentant les Dieux de l’antiquité. La simple vision des muscles de ses bras, de son torse, et de son ventre aux abdominaux si impressionnants fut pour moi plus suffocante que la chaleur déployées par la chaudière de la locomotive.
Sans un mot, j’enlevais ma propre chemise pour me joindre à la tâche, songeant peut être qu’il en était réduit a faire cela lui même par manque de bras et de volontaires sur un train par trop peuplé d’intelectuels et de penseurs. Moi qui rêvait d’une vie de poésie et de philosophie, voici que je tombais fasciné par un “faiseur”, un de ceux qui faisait les choses plutôt que de théoriser sans fin à leurs propos.
Jamais un homme ne m’avait tant troublé, et mon émoi du lui paraitre transparent à lui qui avait plus d’années et d’experience dans tous les domaines de la vie. Je ne faisait que sortir d’une grande université, j’ignorais tout de certaines choses et de certaines réalités.
Un désir plus incontrolable encore que la curiosité qui m’avait mené jusqu’ici était en train de naitre dans le creux de mes reins et en tout mon être. Il pouvait sans nul voir, sentir mon trouble à son égard. Nous n’échangions pas un mot, seulement des regards. Et brusquement il ferma la trappe d’entrée de la chaudière, comme pour me signifier que c’était assez. Je transpirait déjà à mon tour, peu habitué au travail manuel et à la chaleur étouffante de cet endroit. Je n’osait pas lever les yeux vers les siens, regardant son torse, sa poitrine, ses pectoraux et ses abdominaux. J’avais l’impression qu’il bandait.
Sans un mot, il s’avança vers moi et m’embrassa soudain, me collant contre la paroi du mur du wagon. Je ne saurais décrire la fièvre qui s’emparait de nous en cet instant là, mais je lui rendit son baiser avec une passion telle que je n’en avait jamais éprouvé. Ses mains s’aventurèrent sur mon corps comme les siennes sur le sien. Ses baisers quittèrent mes lèvres pour embrasser mon cou et j’en avait du mal a respirer. Sa main vint caresser mon pantalon et bien vite, je ne pu m’empêcher de bander comme jamais je ne l’avais fait. J’avais l’impression de suffoquer. Quelle impulsion nous possédait ? Je gémissait doucement tandis qu’il défit mon pantalon, libérant mon sexe dressé, le prenant en main pour le caresser tout en revenant m’embrasser. Quel instinct sauvage nous guidait ? Il fini par me faire me retourner, tomber a quatre patte contre le charbon, et il me pénétra de son sexe par derrière. J’aurais cru souffrir terriblement à une telle pénétration si je l’avais anticipé, mais la sensation se révéla en réalité des plus agréables, et je bougeais des reins pour l’encourager a y aller plus fort, en moi, tout en gémissant. Je n’avais jamais gouté de telles sensations. Jamais je ne m’étais livré à de telles pratiques ni n’y avait même songé, et pourtant, nous nous retrouvions à faire cela comme si nous l’avions toujours fait, comme des bêtes muées par l’instinct. J’éjaculais de plaisir bien avant lui, et lui éjacula en moi, poussant un grognement terrible.

    Comme il me relâchait, je retombais dans le tas de charbon de la locomotive haletant d’épuisement, et il parla enfin. Mon “agresseur” s’excusa, me disant qu’il ne comprenait pas ce qui l’avait pris, cherchant ses mots pour exprimer son embarras, mais je lui souriais pour lui faire comprendre que des excuses n’étaient pas necessaires. Je me redressais même pour l’embrasser. Pour la première fois, alors, je le vis sourire. Sourire que je devinais qu’il n’avait montré à personne depuis des années. Il me guida alors vers sa cabine, enfin prèt à me parler.

    J’imaginais la cabine du capitaine ressembler à celle de celui d’un luxueux bateau pirate, occupant même peut être tout un wagon, même il n’en était rien. Si certains lieux de vie commune du train béneficait d’un certain confort pour ne pas dire d’un certain luxe, il n’en était rien pour le lieu de vie du capitaine qui se résumait à une couchette repliable à peine assez grande pour une seule personne dans la salle des machines de la locomotive. Le bruit incessant des mécanismes ne semblait donc en rien le gêner. Je comprenais en constatant cela et les muscles qu’il avait devellopé à s’infliger un travail d’esclave que le Capitaine cherchait à se punir lui même, souffrant d’une culpabilité le rongeant et dont il ne semblait pas prêt a se confier.

    J’en était venu à complètement oublier ce que j’étais venu faire a bord de ce train.






Chapitre 3 : Extrait du rapport d'Helena Horsetroy, 27 Novembre 1865


J’ai pris contact avec Bennedict peu après son arrivée dans le train avec toute la discrétion nécessaire, dans le wagon-cuisine-restaurant où tous ceux qui vivent dans le train ont l’occasion de pouvoir se croiser et discuter sans éveiller de soupçons. Je n’ai pas même éveillé les siens car il ne semble pas s’être douté jusqu’ici de qui j’étais. Je ne me suis pas encore identifiée à son égard, le besoin ne s’en étant pas encore fait sentir. Il se confit à moi de manière naturelle, comme si j’étais son amie. Il me fait part de ses découvertes et de ce qu’il fait et je peux ainsi facilement vous faire rapport de ses progrès. Avec un enthousiasme infantile, il s’est très vite mis a chercher à comprendre le fonctionnement du train, et a entrer en contact avec son créateur, constructeur et maitre, Ulysse Garland.

    Contre toutes attentes et à mon grand étonnement, il semblerait que Bennedit et Garland soient devenus amants. Nos rapports n’indiquaient pourtant aucune inclinaison de ce genre de la part du Capitaine, d’autant plus qu’il a été marié et a eu des enfants, ni de la part de Bennedict. Mais au moins, cela peux finalement expliquer pourquoi je ne suis pas parvenu à séduire Garland comme je pensait le faire. Je ne suis tout simplement pas du bon sexe.
Les choses s’arrangent en tous cas a merveille, nous qui pensions faire de Bennedict une sorte de fils ou d’élève pour lui, un amant, c’est encore mieux. Même si cela peu rendre problématique le contrôle que je pensait pouvoir exercer sur Bennedict

    Les techniciens de Garland ont mis au point un système de télégramme par signaux lumineux qui permet d’envoyer et de recevoir des messages depuis le train qui lui permet de rester constamment informé et de dispenser ses ordres. Je n’ai eu recours à ce système que pour des faux messages destinés à mieux les convaincre de ma couverture.
En à peine quelques jours, Bennedict semble avoir été a même de se voir révéler tous les secrets essentiels de la machine que je n’avais réussi a percer. Il est réellement un jeune homme intelectuellement remarquable, même si émotionnellement encore un peu immature. Je craint parfois qu’il ne s’attache trop à Garland, mais aussi qu’il oublie qu’il est censé ne plus être passionné d’ingénérie.


    Bennedict m’a longuement parlé du système qui faisait rouler le train. Un système qu’il appelle “mouvement perpetuel”, une série d’engrenage et de contre-poids qui s’auto-alimente en énérgie d’après ce que j’ai compris. La chaudière de la locomotive ne servirait en fait pratiquement à rien a part a faire chauffer le train et pratiquement pas à le faire rouler. Je n’ai pas tout compris à ses explications, mais il a évoqué un parallèle avec le coeur humain, capable d’alimenter le corps en énergie sans jamais s’arrêter. Il semble avoir saisi l’essentiel du procédé au cas où vous souhaiteriez le reproduire et l’exploiter et c’est là l’essentiel.
Le capitaine et l’engin lui même peuvent disparaître désormais.
Je passerais donc à la dernière phase du plan demain, en me glissant discrètement après Bennedict quand il ira le voir. Mon arme est déjà assemblée.

Longue vie à la reine.

Chapitre 4 : Extrait du Journal du Capitain Garland, 29 Novembre 1865

     La vie est un train. La vie est un train qui ne s’arrête vraiment qu’au moment de notre mort. Il marque des pauses parfois en gare, il ralentit ou accellère aussi. Il connait des embranchements imprévus sur lesquels il est impossible de revenir jamais, même si on en connais toujours d’autres après.

Quand cette femme sortit son étrange pistolet, le temps sembla ralentir, et même presque s’arrêter. Elle le braqua vers moi d’un mouvement si rapide, si vif, si expert qu’il ne fit aucun doute sur son intention meurtrière ni sur son expérience dans le domaine. Je voudrait pouvoir dire que l’âge et l’experience m’empêchèrent d’être totalement pris au dépourvu en cet instant, mais ce fut pourtant le cas. Je suis resté figé comme un vieil imbécile tandis que Bennedict se jeta entre l’arme et moi, se prenant les balles qui m’étaient destinées. Avant que je n’ai pu esquisser un geste, les forces de sécurité du train s’étaient engouffrés par la porte et s’étaient jetés sur la jeune femme. Je ne pouvais plus rien faire sinon tomber a genoux et serrer mon amant dans mes bras pour recueillir son dernier soupir et hurler a nouveau ma détresse.
    J’avais déjà remarqué cette femme auparavant dans le train. Plusieurs fois, elle avait tout fait pour attirer mon attention et mon interèt, en vain. Je ne voulait pas d’une nouvelle femme dans ma vie.
Mes seuls rapports charnels depuis la perte de ma femme s’étaient fait contre rémunération auprès de coûteuses professionnelles dans des maisons de plaisir, me laissant toujours au lendemain le goût amer de la trahison envers le souvenir de mon épouse. Jamais je n’aurais pu la remplacer. Je n’avais songé chercher le réconfort dans les bras d’un homme. Je n’étais pas contre l’idée de la chose d’une quelconque manière, mais elle ne m’avait jamais effleuré. Cette relation était pourtant survenue avec un naturel des plus désarmants. Comme par instinct.
    En un instant, sans un mot échangé, nous étions devenus amants dans la locomotive, poussé par une pulsion que nous n’avions su contrôler. Et après, seulement après, nous avions parlé. Je lui avouait m’être renseigné sur lui, depuis qu’il avait tenté de démonter mon train. Je lui disait avoir lu ses écrits.
Et nous avons parlé.
Je ne saurais dire depuis combien de mois ou d’années je n’avais pas parlé à un autre être humain ainsi, me méfiant de tout et de tous, me montrant toujours austère et renfermé. Je lui parlais de tout. De ses écrits, de ses poèmes, et même de mon train et de son système, mon invention, ma perfection. Un mécanisme a mouvement perpetuel qui n’a donc pas besoin de source d’énérgie. Il ne lui faut que l’impulsion première, comme l’impulsion qui nous avait réuni, qui m’avait permis de m’ouvrir a nouveau pour un temps.

"La force et la faiblesse de ce système, c'est qu'elle ne s'arrête jamais. Elle continue toujours. Comme tu ne peux pas demander a quelqu'un de cesser de t'aimer quand ça t'arrange. Cette mécanique est comme le coeur d'un homme. Elle n'a besoin que d'une seule impulsion pour repartir, battre, et tourner pratiquement a tout jamais."….

Mais son coeur a présent ralentissait et s’arrêtait. La jeune femme tout en se débattant avec les services de sécurité avait réussi a saboter le mécanisme, en jetant quelque chose dans les engrenages de la salle des machines, pour les enrailler. La machine et le train allait s’arrêter. C’est parce qu’il était toujours en mouvement que nos ennemis ne pouvaient pas le rattraper. Ils ne pouvaient prévoir où il irait, et peu de chose pouvaient lui faire obstacle tant l’avant tel un belier était renforcé. Je l’avais fait charger, héperonner et traverser des usines entières de cette maudite société au cours de notre guerre. Le train ne pouvait être stoppé que de l’intérieur. Et voila qu’il freinait. Le mécanisme toussait tout comme Bennedict toussait, s’accrochant faiblement à la vie qui lui échappait. Tout en le serrant contre moi, couvert de sang, je pleurais, et lui parlais, lui faisant une promesse solannelle :
“-Je ferais pleuvoir tes poèmes sur toutes les capitales de la Terre, je te le promet. Nul de ceux qui savent lire ne pourront y échapper, et ceux qui n'ont pas d'yeux pour lire se les feront réciter. Pour toujours tes chants et tes rêves vivront sur les lèvres et dans le coeur des hommes, comme tu vis dans le mieux, ô, Benedict…”

Il me sourit une dernière fois, et quelque chose sembla s’eteindre dans ses yeux alors que son corps retomba, inerte et sans vie.

Le train s'arrêta.
Tout était fini.