JUNK DNA GIRL


Les formes tournoyaient. A la fois nets et incompréhensibles.
Une puissante angoisse étreignait le coeur du spectateur sans qu'il puisse clairement en identifier la cause. Tout était organique, une soupe primitive, microscopique ou macroscopique, de la taille d'une cellule ou bien d'une galaxie, il ne pouvait le savoir. Puis, vint le contraire du sens de la vie, deux cellules, au lieu de se diviser pour en créer davantage, fusionnèrent pour n'en faire plus qu'une…
Et tout explosa.
Micah ouvrit les yeux, trempé de sueur, retenant un hurlement. Son coeur battait a tout rompre, se calmant rapidement à présent qu'il était éveillé. Il haïssait ces visions incompréhensibles, ces rêves et cauchemars de vies et de mort...

Il ne voulait pas dormir.
Curieux, hyperactif et si intelligent, il était toujours avide d'histoires. Il voulait tout savoir et tout comprendre. Ronald, venu à son chevet, épuisé, se passa la main sur le visage. Il n'avait plus de nouvelles histoires. Toutes les dernières qu'il lui avait lu, Micah avait très rapidement deviné la fin et la tournure des événements, presque instinctivement, en se basant soi-disant sur le modèle de celles qu'il connaissait déjà. Il en était fier et impatient, fier de deviner à l'avance la résolution d'une histoire comme on résous un problème de math.  
Ronald soupirait.
Il voulait pouvoir dormir et se reposer, contrairement à l'enfant qui semblait craindre le sommeil et cherchait toujours a en repousser le moment. Mais surtout, Ronald, agacé, souhaitait pouvoir le laisser bouche bée pour changer. Il ne connaissait qu'une histoire dont il ne pourrait ni connaitre les péripéties, ni les deviner par avance : la vérité.
Il allait lui parler de sa mère.
-Ok, je vais te raconter une histoire. lui dit-il en lui caressant doucement la tête dans l'espoir de l'apaiser. Micah était totalement dépourvu de cheveux et même du moindre poil, sa peau, qui semblait vouloir conserver la douceur de celle d'un bébé, donnait toujours une impression étrange à son père adoptif.

Il était une fois un fermier qui tentait de survivre honnêtement en produisant des aliments sains malgré la main-mise des industries agro-alimentaires qui empoisonnaient le monde entier pour s'enrichir.
Micah eu un petit sourire en coin. Il se retint de parler, mais déjà il extrapolait et devinait ce qui allait se passer et même déjà comment l'histoire aller se terminer.
Ronald, qui avait déjà si souvent vu ce sourire, le lui rendit, comme un défi, se disant que pour cette fois, il ne devinerais peut être pas, et le poussa a s'allonger dans son lit, au cas où le sommeil lui viendrait enfin en cours de récit.
-Soit patient, lui dit-il. Je ne suis pas sur que ce soit ce que tu crois celle-là. Attends d'avoir plus d'éléments, ok ? Ne m'interromps pas. Ce n'est pas une histoire comme les autres celle-là, et j'y tiens particulièrement. Tu pourrais me vexer en voulant la gâcher.
Micah avait du mal avec cette notion-là. Pour lui, il ne gâchait pas une histoire en prédisant son dénouement. Il ne faisait que souligner sa prévisibilité.

-Et tout commença avec une explosion.
Une terrible, gigantesque explosion. Une de celle qui ne fait pas juste voler les vitres en éclats, mais des murs, des étages entiers, les réduisant à l'état de poussière. Une qui ravage tant l'endroit qu'il est impossible de reconnaitre ce qu'il avait pu être auparavant.
C'était un de ces laboratoires dans lesquels étaient étudié l'ADN et où se pratiquaient des expérimentations génétiques. Et un splendide jour d'été, sans que rien ne vienne l'annoncer, le bâtiment principal explosa. Ce jour-là, la confusion la plus totale s'empara de la région. Personne ne s'attendait à un tel événement, et d'un seul coups, tous s'inquiétaient des produits stockés là bas et des dégâts qu'ils pouvaient faire alentour. La plupart des routes furent donc coupées et l'on tenta même de faire évacuer des gens des environs, mais le fermier était en voiture, à travers champs et bien malgré lui tout d'abord, il leur échappa, ignorant tout de la catastrophe.

Et c'est ainsi qu'il la rencontra. Cette femme aux cheveux longs, sale et en état de choc, marchant à travers champs, le regard perdu, un animal mort dans les bras qu'elle portait comme un blessé.
C'était comme si elle était nue. Elle ne portait rien d'autre que les lambeaux d'une de ces tenues d'hôpitaux ouvertes sur l'arrière, des sortes de chaussons qu'on enfile par dessus ses chaussures en milieu stérile, complètement noircis, et un bracelet en plastique codé au poignet.
On aurait pu croire qu'elle s'était échappée d'un lit d'hôpital, et pourtant, au premier regard, l'homme avait compris ce qu'elle était : Une expérience de labo, génétiquement modifiée elle aussi, comme tous ces animaux, ces plantes et ces graines. Cela se devinait par ses traits qui avaient quelque chose de trop parfaits. Cela n'avait rien d'étonnant à ce qu'ils passent aux humains car c'était là leur principale clientèle. Cette pauvre fille n'avait sans doute pas légalement le droit d'exister et devait représenter une menace, étant une preuve compromettante des actes illégaux, immoraux et contre nature de la firme toute puissante. La livrer aux autorités serait revenu a livrer un chien à la fourrière pour qu'il se fasse piquer, il en était persuadé. Aussi la ramena-t-il chez lui pour la soigner, en secret.
Il se disait que la survie de la belle inconnue, de même que sa fugue, n'avait peut être pas été remarqué en raison de l'explosion qui avait ravagé le complexe, effaçant ses traces avec elle.

Micah serrait contre lui sa poupée aux cheveux blonds, sa plus fidèle amie. Ronald s'était souvent dit, influencé par le jargon de l'enfant, que la poupée était une sorte de projection de sa mère, une manière de l'avoir prêt de lui.
-Comment s'appelait-t-elle ? demanda l'enfant, ne pouvant retenir ses questions davantage.
-Trop choquée d'abord, elle ne parlait pas. Sur le revers de son bracelet d'hôpital en plastique avait été griffonné le nom de Fumiko, bien que les traits de la jeune femme ne soient pas particulièrement marqué par une éventuelle origine asiatique. Ce nom avait été écrit au feutre. Cela pouvait peut être aussi bien être le nom d'une firme ou d'un médicament, mais sur le coups, ce fut le nom qu'il lui donna, faute d'en avoir un autre, et ce nom resta.

Il l'aida a monter dans sa voiture avec soin et précaution, regardant au loin la fumée de l'explosion s'élevant toujours, et le ballet des hélicoptères qui venaient se joindre à la cohue.
-C'était quoi l'animal qu'elle portait ? interrompit encore Micah.
-Une sorte de singe qui avait été tué dans l'explosion. répondit Ronald. Il n'y avait plus rien a faire pour sauver ce malheureux a qui Fumiko semblait pourtant particulièrement attachée. Ce n'était pas une région à singes, et la présence de cet animal participait a convaincre davantage l'homme qu'ils venaient du laboratoire qui venait d'être réduit en cendres.
Mais a dire vrai, il n'y prêtait pas vraiment attention, fasciné qu'il était par la jeune femme. Celle-ci était d'une beauté singulière et avait quelque chose d'indéfinissable qui la rendait troublante.

Il ramena Fumiko chez lui, l'habilla, la nourrit, et lui offrit un lit et un toit. Epuisée et traumatisée, elle s'endormit sans dire un mot en serrant contre elle le cadavre de son compagnon. Le lendemain, ils enterrèrent le singe dans le parterre derrière la maison, et ce fut à ce moment qu'il entendit la voix de Fumiko pour la première fois. Elle murmura en hommage le nom qu'elle avait donné au singe, Franklin.
-C'était un singe comment ? Un capucin ?
-Non, c'était plus gros que ça. L'homme n'avait jamais vu de singe comme celui-là. Il n'avait pas de mâchoire allongée comme un gibbon et ressemblait davantage à une sorte de gorille ou d'orang-outang qu'à un babouin. L'homme le trouvait particulièrement laid, en particulier face à la beauté diaphane de la jeune femme aux cheveux longs. Et pourtant elle le pleurait, comme on pleure la disparition de son meilleur ami.
N'ayant pas de vêtements de femme chez lui, c'était ses propres vêtements qu'il lui avait offert pour le moment, et de carrure bien plus fine que lui, elle semblait flotter sans sa chemise blanche bien trop large pour elle.

-Vous me faites penser aux femmes-renard des contes japonais. Les femmes pièges, perdues dans la neige, fantômes de femmes bafouées. dit-il pour vanter sa beauté évanescente et changer de sujet.
Elle tenta de lui sourire mais n'y parvint pas, continuant a caresser son ami mort avec amertume. Elle était peut être un fantôme. songea-t-elle. Mais pas un fantôme du passé, pas comme Franklin. En baissant les yeux sur la tombe de son singe, elle se disait qu'elle était le fantôme du présent, et qu'elle allait devoir laisser son message avant de laisser la place à celui de l'avenir.

Elle releva les yeux de la tombe improvisée, regardant tour a tour la terre retournée, l'herbe à côté, les arbres, le soleil derrière. Elle resta fixant les arbres quand le fermier la tira un peu par le bras. Elle tourna alors la tête vers sa demeure et la voiture garée devant, comme on passe de la nature du passé à la modernité de fer et de béton.

Ayant enterré Franklin, et avant de retourner chez l'homme qui l'avait hébergé, Fumiko choisit alors de lui raconter ce qu'elle était exactement. Quand elle commença, il chercha à l'interrompre, lui disant qu'il savait, mais elle insista pour le lui dire quand même. Comment aurait-il pu connaitre l'exact vérité quand elle-même l'ignorait ?
Elle lui conta que son ADN n'était pas le fruit du mélange hasardeux de la loterie génétique d'une conception naturelle.
Les cheveux balayés par un vent dont elle n'avait pas l'habitude, n'ayant toujours vécu qu'enfermée dans un laboratoire fermé, elle marchait parmi les arbres et les hautes herbes dans ces chaussures trop grandes pour elle qu'il lui avait prêté, et débitait son récit.
Elle avait été mise au monde par mère porteuse, mais son code génétique entier avait été le fruit de longs et savants calculs, afin d'obtenir quelque chose de différent de ce que l'humanité avait connu jusqu'ici.
Comme tout cela pouvait paraitre bien abstrait, la fraiche jeune femme qui semblait avoir une vingtaine d'années releva la tête, le regarda et lui sourit en lui disant :
-J'ai six ans.
L'un des tests se portait sur l'horloge génétique qui se trouve dans nos cellules. A terme, il n'est pas impossible d'envisager de pouvoir renverser et même stabiliser l'âge des gens. Cela fut découvert par accident en constatant les effets d'une maladie, la progéria, qui fait vieillir les cellules plus rapidement. L'idée n'était pas juste de me faire atteindre plus rapidement l'âge adulte, malgré les applications évidentes de cette méthodologie, c'était aussi de voir si on pouvait stabiliser l'âge de quelqu'un à jamais. Ce serait la clé de l'immortalité.
Elle regarda sa main de manière rêveuse et ajouta :
-On ne sait pas si ça a marché avec moi. On ne le saura pas avant bien des années si c'est le cas. Peut être vais-je juste vieillir et mourir rapidement…
-Tu parles très bien pour une enfant de six, lui fit-il remarquer dans une sorte de compliment.
-J'apprends vite ! répondit-elle malicieuse.
Et encore, je suis d'hors et déjà une déception dans ce domaine. Ceux qui m'ont créé pensaient que j'accèderait  davantage à la mémoire génétique présente dans mon adn, et ce n'est pas vraiment le cas.
-Ta mémoire génétique ?
-Oui. C'est présent dans l'adn, et tout le monde y accède à un certain degrés. Des peurs, des instincts, des phobies, des réflexes et des rêves y trouvent leurs origines. Une mémoire du corps, physiologique, pas intellectuelle, de nos expériences les plus fortes, inscrite dans nos cellules. Mais la plupart des gens n'y ont pas accès, pas consciemment de toutes façons. Le cerveau, la mémoire humaine, si fascinant et complexe soit-il est encore trop primitif a ce stade pour accéder clairement à ces données. Le cerveau humain a tendance a simplifier les choses, à les associer et les caricaturer. Il a une formidable capacité a oublier. Il a vraiment besoin d'évoluer.
C'est pour ça qu'ils m'ont créé.

Ce fut à ce moment là que Fumiko révéla par son regard la présence d'une autre personne. Une femme qui sortait de la maison du fermier, ne l'y ayant pas trouvé. Elle avait entendu la fin de la conversation et son regard à l'intention de Fumiko n'était pas des plus amicale.
Le fermier se retourna et tenta de la prendre à l'écart, de lui expliquer, mais la condamnation de Sarah était sans appel :
-Ce n'est pas un être humain ! dit-elle en parlant de Fumiko. C'est une abomination. Un monstre de Frankenstein.
-Non, Sarah, attends… argua le fermier. Elle n'a pas choisi d'être ainsi, c'est une victime…
-Elle ne devrait pas exister ! Elle doit...
-Me laissez-vous au moins finir de vous raconter ? De vous expliquer ? coupa Fumiko en s'avançant vers Sarah qui lui jeta une moue répugnée.

Le trio retourna dans la maison.
Fumiko s'assit dans le canapé, le fermier sur une chaise face à elle. Sarah, quand a elle, restait debout, derrière l'invitée indésirable.

-Quand l'ADN humain a été décodé, il s'est révélé plus riche et complexe que nulle n'aurait pu l'imaginer. La science ne parvenait qu'a en reconnaitre que 10% comme éléments codant de l'être humain. Le reste, pour ce qu'ils en comprenaient, ne servait a rien. C'était ce qu'ils nommaient "Junk DNA". ADN poubelle.
Le professeur Réginald Anthony Radcliff avait une théorie à propos de ces codes inconnus de l'ADN. C'était un homme profondément croyant, et il était persuadé que c'était là que se trouvait caché le plan divin, le code de Dieu, le design intelligent.
-Quoi ? Comment ça ?
-La génétique et la démonstration de l'évolution ont mis a mal des certitudes religieuses qui voulaient que l'homme ai été créé par Dieu tel qu'il est aujourd'hui. Une nuance fut alors trouvée : Dieu aurait tissé les plans menant à l'humanité et plus encore. Dieu aurait supervisé l'évolution pour qu'elle aboutisse à ce qu'il avait imaginé. C'était un compromis improuvable et donc presque impossible a réfuter également qui redonnais à Dieu sa place malgré tous les éléments démontré par la science moderne. Tout du moins jusqu'aux découvertes sur l'ADN.
Vous comprenez ?
-Non. répondit sèchement Sarah. C'est quoi le rapport avec toi et avec ce qu'ils faisaient là bas ?
-L'ADN n'est pas un langage. C'est une clé. On ne peux pas lire des réponses en regardant simplement l'ADN. Pour obtenir des réponses, il faut utiliser cette clé, ouvrir des portes avec, sinon, ça ne sert a rien. Pour prouver ses théories et obtenir des réponses, il devait passer à l'étape suivante, malgré l'interdiction de la loi…
-Faire des OGM humains. cracha Sarah avec sa mine de dégout. Comme vous.
-Oui. Comme moi. Comme Franklin.
-Franklin ? Le singe ? s'étonna le fermier.
-Oui. Franklin était la mémoire de notre passé lointain. Un million d'années. Nous étions comme ça. Notre ADN a gardé des traces de ça. En fouillant bien, il s'en souvient. Et c'est ce que le Dr Radcliff a fait. Il a fouillé. Il a beaucoup fouillé.
-Et toi ? Tu es a moitié singe aussi ?
-Il n'y a pas eu que Franklin. Il y en a eu beaucoup d'autres avant et après lui, avant d'arriver à ce que je suis…
-Et tu es…?
-La théorie du Dr Radcliff, du design intelligent, ce n'est pas juste que notre ADN se souvient de notre passé, de toutes les évolutions que nous avons traversé, mais les plans de notre avenir aussi. Les plans de…
-L'homme du futur. murmura le fermier.
-Ou plutôt la femme. corrigea Sarah, sarcastique.
-Vous devez bien comprendre une chose : Ils n'ont pas mélangé nos gènes avec d'autres gènes pris ailleurs. Il n'y a pas eu d'hybridation. Il s'agissait d'activer des gènes présent en l'homme, mais inactifs.

Sarah se redressa et marcha a travers la pièce, tâchant de contenir sa colère, imposée par ses convictions de plus en plus évidentes, avant de se retourner vers Fumiko.

-Ils voulaient savoir ce qu'il y avait dans la boite de Pandore, pas vrai ? L'homme n'apprendra jamais rien, jamais. Il fallait qu'ils commettent encore le péché originel !?! accusa Sarah.
-Le péché originel ? Mais de quoi tu parles, Sarah ? Ils ont pas… demanda le fermier, confus.
-Le péché originel d'Eve, ce n'est pas le sexe. Ça n'a jamais été le sexe. expliqua Sarah à son compagnon. Non. Elle a mordu dans la pomme de l'arbre de la connaissance, connaissance qui pourrait un jour l'amener a devenir l'égal de Dieu. Et pourquoi Lucifer a-t-il été chassé du paradis ? Pour s'être rebellé ? Oui. Pour avoir oser remettre en question la sagesse et les ordres de Dieu, au lieu de les suivre sans discuter. Toutes vos recherches sont une offense envers Dieu qui va vous condamner à l'enfer. L'humanité n'est pas censé savoir !

Le fermier se releva et tenta de calmer Sarah et de la prendre à l'écart, la voyant s'emporter un peu trop et dire des choses qu'il aurait préféré qu'elle ne dise pas.
Fumiko leur expliqua alors qu'elle n'était pas dupe :

-Je sais pourquoi je suis ici, vous savez ? Ce que vous avez fait. Comment vous m'avez trouvé. Pourquoi vous ne m'avez pas emmenée aux autorités.

-Tu as menti ! Tu as dis qu'il l'avait trouvé par accident ! protesta Micah, interrompant le récit de son père.
-Oh non. lui répondit ce dernier. Je n'ai jamais dit qu'il l'avait trouvé par accident. Je t'ai simplement caché jusque là qu'il la traquait après avoir détruit le labo dans lequel elle vivait.
Il ne voulait pas faire exploser le labo, vois-tu. Il s'y était introduit pour trouver des preuves de la malhonnêteté de la société scientifique afin de créer un scandale et de la faire faire fermer et peut être interdire. Ce qui s'y est passé l'a totalement dépassé.
-Il ne l'a pas trouvé par hasard alors ?
-Non. Il l'a traqué, cherchant sur le moment a effacer toutes traces de son forfait bien davantage que de détruire le fruit des expérimentations du laboratoire. Mais quand il l'avait retrouvé, lui qui s'attendait à trouver un monstre difforme, il n'arriva pas a se résoudre a le faire, et la ramena chez lui.
-Sarah, l'autre femme, c'était sa complice, c'est ça ?
-Oui.

Refusant de se résoudre au meurtre, le fermier parvint a calmer sa compagne et choisit de garder et de cacher chez lui la douce Fumiko. Il ne tarda pas a s'en éprendre tendrement, même si il ne la toucha jamais d'une manière déplacée.
Les jours, les semaines et les mois passants, le fermier se montrait moins prudent, et bientôt, une vérité devint une évidence.

-Je suis enceinte. avoua Fumiko, baissant la tête en caressant son ventre qui avait gagné en rondeur.
-Quoi ? s'étonna le fermier qui ne l'avait pas touché, et ce, malgré le désir qu'il lui portait.
-Je suis enceinte. répéta Fumiko. Je porte un enfant. Une expérience, comme moi, implanté dans le labo avant que tout n'explose, plus avancé encore. Du moins, c'est ce que l'on espère, ce que j'espère. Comment te dire… Comment t'expliquer… Franklin, c'était l'humanité telle qu'elle était il y a un million d'années… Moi… Moi, je ne représente sans doute que quelques milliers d'années d'évolutions dans l'avenir… L'humanité n'aura pas tant changé… Mais l'enfant que je porte, que je suis sans doute la seule a pouvoir porter, il devrait être ce que sera l'humanité dans un million d'années. Il sera sans doute très différent. Aussi différent de nous que nous pouvions l'être de Franklin.

Le fermier comprenait que cet état de fait pourrait encore davantage offenser Sarah qui pourrait en venir au point de traiter cette futur progéniture d'antéchrist. Après quelques instants, quelques échanges et arguments, il retourna vers Fumiko, se plaçant derrière elle, passant son bras autour d'elle dans un geste tendre, il lui expliqua son plan :
-Si quiconque demande, même Sarah, surtout Sarah, tu diras que c'est mon enfant. Elle ne pourra plus lever la main sur toi grâce à ça. C'est a moi qu'elle s'en prendra pour avoir abuser de toi.

Il ne lui avoua pas combien il aurait aimé vraiment concevoir un enfant avec elle, et combien de fois son regard et ses pensées s'étaient attardés sur son corps parfait, mais il n'eu pas besoin de la faire. C'était comme si elle savait. Comme si il lisait en lui à livre ouvert et l'avait toujours fait.

Après ça, pêchant par excès d'optimisme, il l'emmena dans la ville voisine pour faire quelques courses avec lui.
Là, alors qu'il était occupé ailleurs, Fumiko marcha fascinée en direction d'une église. La jeune femme ne s'était jamais retrouvée dans une ville, tout l'y intriguait et l'amusait, mais plus que tout autre chose, le bâtiment religieux exerça sur elle une fascination presque irrésistible. Elle trouvait ça si beau.
Mais c'est alors qu'un homme, sortant précisément de là, la remarqua. C'était un des responsable du labo parti en cendres qui avait créé la jeune femme, et il la reconnu immédiatement.

Ce qui s'en suivi fut à peine croyable. Le scientifique envoya sur elle des hommes qui lui servait de gardes du corps et plutôt que d'aller vers lui en laissant là le fermier, elle chercha a leur échapper, manifestant des pouvoirs que le fermier n'aurait jamais pu soupçonner.
Elle leva la main vers les hommes, se concentra, et derrière eux, les verrières de l'église volèrent en éclats tandis qu'ils tombaient à genoux, en proie à d'atroces douleurs à la tête.
Le fermier entraina Fumiko avec lui, la fit monter dans son camion, et ils quittèrent la ville à toute vitesse. D'autres hommes se lançaient déjà après eux, et Fumiko, se concentrant, les fit sortir de la route, en faisant littéralement voler une a travers les airs.

Ils ne pouvaient plus retourner chez lui, ce n'était plus une cachette sur pour elle désormais. Ils roulèrent et roulèrent et roulèrent a travers les chemins de terre les moins fréquentés et les moins empruntés jusqu'à la nuit tombé.
Il fit le plein dans une ferme déserte sans déranger personne. Là, elle lui expliqua sa réaction :

-Tu ne t'es jamais demandé comment ils n'ont pas remonté jusqu'à toi ? Comment ils ont fait pour croire si facilement à un accident ? C'est parce qu'ils croyaient que c'était moi la cause de tout ça. Que j'avais fait sauter le labo, comme ça !

Faisant un geste rageur de la main, elle broya avec la force de son esprit une vieille carcasse de voiture qui se trouvait là.
Le fermier ne savais pas quoi dire.

-Ils vont venir pour moi maintenant. Je pensais avoir plus de temps. dit-elle en baissant les yeux vers son ventre. Ils pensent comme vous que je suis une sorte de monstre génétique, au pire une preuve embarrassante, au mieux une arme pour leur arsenal. Mais pas une personne. Je l'ai lu dans son esprit. Ils vont venir pour moi.
Mais pas pour toi.

Elle tourna la tête vers lui, le regardant dans les yeux et lui expliqua. Elle lui expliqua qu'ils ne connaissaient pas sa véritable implication dans tout ça, et que même si il avait été témoin de ça, ils ne le pourchasserait sans doute pas si il gardait profil bas. Maintenant qu'ils savaient qu'elle vivait, ils la pourchasseraient sans jamais s'arrêter.
Ils roulèrent à nouveau durant toute la nuit sans presque échanger un mot, comme si la révélation de ses pouvoirs avait soudain dressé un mur entre eux, créé un malaise. Mais ce n'était pas de cela qu'il s'agissait.
Quand, aux premières lueurs de l'aube, ils s'arrêtèrent devant un étang, il lui demanda enfin ce qui le rongeait jusque là comme elle lui tournait le dos :

-Tu as dit… Tu as dit que tu avais lu dans son esprit. Tu peux vraiment faire ça ? Je veux dire… Tu as lu dans le mien ? Tu sais ce…
-Ce que tu éprouves pour moi ? coupa-t-elle en tournant la tête avec un sourire. Je l'ai toujours su. Pas besoin de lire ton esprit pour ça. Pourquoi crois-tu que je soit resté avec toi, malgré ce que tu avais fait ? Malgré le fait que tu ai tué Franklin et tous ces gens ? Je savais. Je savais, et je voulais te donner une chance de te racheter.
Tout n'est pas encore terminé. Juste ma vie, mon chapitre.

A nouveau le silence s'est installé. Les mots étaient devenus encore plus absurde qu'avant. Elle savait. Et tout ce qu'il pouvait vouloir lui dire, elle pouvait le lire en lui.
Il pensait qu'ils avaient depuis longtemps semé leurs poursuivants, mais elle savait qu'il n'en était rien, qu'ils disposaient de très lourds moyens. Y compris des satellites pouvant les espionner quand ils évoluaient a ciel ouvert et qu'ils savaient quoi chercher.
Elle lui demanda alors de s'enfuir. De prétendre qu'elle l'avait menacé, pris en otage sous la coupe de ses pouvoirs.
Elle lui adressa un sourire amer, lui disant qu'il saurait quoi faire, puis elle s'avança jusqu'à l'étang et lentement entra dans l'eau, s'immergeant jusqu'à la poitrine. Je ne comprenais pas pourquoi. Je voulais qu'elle vienne avec moi, qu'elle fuit et se mette à l'abri avec moi.
J'entendis sa voix résonner en moi :
-Ne t'en fait pas pour moi… Je n'était de toutes manières qu'un moyen pour arriver à une fin… Je dois accomplir mon destin. J'ai aimé être une femme a travers ton regard et tes attentions, avoir une vie normale avec toi. Merci. Ne m'oublie pas…

Elle ferma les yeux, rejetant la tête en arrière, comme dans une prière.
Le reste est si incroyable que j'ai peine a le raconter. Il ne fallu pas plus de quelques heures pour que toutes ces voitures arrivent. Il y avait même des hélicoptères. Tant de bruits, tant de confusion. Elle utilisa encore ses pouvoirs, faisant s'envoler hommes et voitures, les projetant en arrière, faisant voler les vitres en éclats. Elle fit se crasher l'hélicoptère, je crois. Je courrais, me cachait, je n'ai pas vu la moitié de se qui se passait.
Je me suis retourné un moment, et j'ai cru la voir voler dans les airs, au dessus de l'étang, jambes nues, bras écartés, si belle, fondant sur ses poursuivants comme un oiseau de proie.
Et ils ont tirés.
Je ne sais pas pourquoi ils n'ont pas tiré plus tôt. Peut être qu'ils la voulaient en vie en fait. Peut être qu'elle ne leur a pas laissé le choix. Je ne comprenais pas. J'avais une arme avec moi, mais je n'ai fait que me cacher, jusqu'à ce que tout soit terminé.

Quand je suis sorti de ma cachette, on se serait cru en zone de guerre. L'hélicoptère écrasé laissait échapper beaucoup de fumée, les voitures étaient presque toutes renversées, certaines broyées. C'était la confusion la plus totale. J'était loin, mais je voyais clairement qu'elle était morte. Ils lui avaient tiré dessus et elle était morte avant de tomber du ciel où elle flottait jusqu'alors. Elle était tombée dans les flammes d'un véhicule en feu, s'embrasant à son tour.
J'était hébété, mais bien moins que tous ces gens.

Et puis, dans l'eau de l'étang, près de moi, je vit nager quelque chose. Je m'accroupis et compris aussitôt en le voyant. Elle avait accouché dans l'étang, avait donné la vie à son enfant et s'était sacrifié pour qu'ils ne sachent pas qu'il existait. Elle me le confiait pour que je lui donne une vie, une vraie vie, pour me racheter.
Je tendis les bras et pris le nourrisson à la peau grisâtre dans mes bras, le sortant de l'eau.

Un des hommes, titubant, blessé à la tête, vit alors l'enfant, s'adressant à moi, éberlué, sans comprendre, me demandant :
-Oh mon dieu, qu'est-ce que c'est ?
-Notre avenir, notre destinée...
-On dirait… On dirait un… Ses yeux… Sa peau… C'est un…
-Qui a dit que nous n'avions jamais rencontré de visiteurs du futur ?

Je levait alors mon arme et lui collait froidement une balle en plein front.
Dans la confusion qui régnait, personne d'autre ne réalisa ce qui venait de se passer, et personne ne me vit m'enfuir.

Un silence se fit un instant entre Micah et son père. Ronald réalisait qu'il avait achevé son récit à la première personne sans avoir vraiment réalisé a quel moment il avait dérapé.
Micah posant sa main sur celle de son père et lui demanda enfin :

-Cet enfant, c'était moi, n'est-ce pas papa ?
-Oui. En effet.
-Et le fermier, c'était toi ? Quel est ton véritable nom, papa ?
-Zachary. Zachary Conrad. Mais il faut continuer a m'appeler Ronald. Tu comprends, n'est-ce pas ?
-Alors, ces visions, ces cauchemars, ces hallucinations que j'ai toujours eu… Qu'on essayait de soigner avec toutes ces pilules...
-C'est la mémoire de tes ancêtres, et la mémoire de demain. Le livre génétique. J'ai essayé de t'aider, de les atténuer, mais maintenant, tu es assez grand, assez grand pour savoir, assez grand pour comprendre, assez grand pour nous dire…
-Quoi ?
-Comment se termine l'histoire.

Quelques jours passèrent.
Après lui avoir compté son histoire, Ronald avait refusé à son fils les pilules qui jusqu'ici le calmait et attendaient ses cauchemars. Il était temps pour lui de savoir.

Une larme coula sur la joue de l'enfant.
-Non. gémit-il. Non, je ne veux pas, je ne veux pas savoir. Pitié, papa, pitié. Donne-moi des pilules. Aides-moi a chasser ces images. Je ne veux pas savoir.
-Non. Plus de pilules. Il est temps de faire face à la vérité.
-NOOOOOOOOOOONNNNNN !!! hurla l'enfant en envoyant voler tout ce qui se trouvait à sa portée.

Ronald recula. Il savait que l'enfant ne lui voulait aucun mal, mais il avait également une bonne idée des pouvoirs gigantesques qui couraient dans ses veines. Le pouvoir de faire mouvoir les continents. Les jouets flottant dans les airs comme si ils se trouvaient dans de l'eau n'en était qu'un ridicule aperçu.
Il aurait été plus prudent de le tuer, ou au moins de continuer a le gaver de médicaments indéfiniment pour conserver le livre fermé, mais Ronald ne voulait plus reculer. Il ne voulait plus nier cette vérité qui était à sa porté comme un enfant refuserait de grandir malgré son âge.
Il le devait à sa mère. Il le devait au monde.
Il se le devait à lui même.

Peu à peu, Micah se calma, se blottissant dans les bras du père qu'il avait toujours connu. Et quelques jours plus tard, il pouvait voir sans fermer les yeux ni dormir.
Ronald, prêt a noter les visions de son enfant comme celles d'un prophète, lui demanda de s'allonger sur le lit, de fermer les yeux, afin qu'il puisse se concentrer et lui dire ce qu'il percevait.

-Qu'est-ce que tu vois ?
-Il n'y a pas de mots, papa, pas de mots...
-Si. Au commencement...