Dark scripts
Der Geists:
COLLECTIVE



    Chapitre 1 -Je suis une hallucination (Je ne suis pas réelle.)

    Le miroir, derrière le bar, lui renvoie son reflet. Elle se fixe elle même, les yeux droits dans les yeux, l'air courroucé, comme défiant son double de baisser le regard avant elle…    Semblant ne prêter aucune attention a ce qui l'entourait dans ce bar.
    De l'autre côté du bar, Bernadette gardait les yeux baissés sur son verre, n'osant pas se regarder dans le miroir. Elle n'osait pas se regarder en face, faire face a elle même, exister a son propre regard, et non juste dans le regard des autres. Pour elle, le regard qui compte le plus était toujours celui des autres. Et si il était cruel, elle était détruite.
Elle était pourtant belle, séduisante, bien coiffée et maquillée…
Alors pourquoi est-ce que personne ne semblait la remarquer ni faire attention a elle ? Pourquoi aurait elle du rester enfermée, coupée du monde, dans cet appartement étriqué ? se demandait-elle intérieurement.

    La fumée qui se dégageait lorsque s'ouvrait la porte du sombre troquet n'avait rien a envier en épaisseurs aux plus épais brouillards londoniens. Il ne s'agissait point là de fumée de cuisines, ou de poêle a charbon… En cette époque ou il semblait partout ailleurs interdit de fumer a l'intérieur, ce lieu conservait tout son attrait. L'arôme ne devait pas tout au tabac, mais a d'autres ingrédients, plus secrets et interdits encore, aux saveurs plus délectables, et aux effets plus imprévisibles encore…

    A l'intérieur se mêlaient paisiblement bons et mauvais trips, détente sereine, et descente déprimante.
Harald, au fond de la salle, se demandait quelle quantité de psychotropes exactement les autorités diffusaient dans l'air, l'eau et la nourriture, et a quel degrés la plupart des gens étaient ainsi, sous le savoir, shootés.

Au bar, Bernadette se lamentait, parlant a son verre comme si elle s'ouvrait a une personne invisible ou déjà partie.
Elle ne se reconnaissait plus dans son reflet. Et les gens non plus.
Cette convention avait été un désastre pour elle qui avait tant espéré y être rassurée... Ce n'était pas pour venir la voir elle, actrice, modèle, que les gens étaient venus, non. Ils étaient venu pour voir le personnage, le personnage qu'elle avait joué, a qui elle avait prêté ses traits, et auquel elle ne ressemblait pas vraiment en ce moment.
Qui elle était elle, nul ne le savait et tous s'en fichait.
Seul le rêve comptait.
Elle pensait a cette homme a qui elle avait tout donné, pour qui elle avait tout abandonné, pour qui elle avait accepté de poser, de jouer, de se transformer, qui avait fait de son image déformée, fantasmée, une icône.
A la vie de couple qu'ils avaient partagés ensemble.
Et comment elle s'était progressivement  éteinte, et avait peu a peu disparu...
Elle songeait a toutes ces heures, tous ces jours ou elle l'avait observé en silence, sans bouger ni prononcer un mot, de crainte de l'interrompre, de le déranger. Elle se demandait quand était la dernière fois qu'il l'avait regardé, remarqué, détaillé, comme il l'avait fait aux premiers instants de leur rencontre.
N'était-elle donc rien d'autre qu'un jouet dont il s'était lassé, qu'il avait négligé puis oublié ? Remisé ? Avait-il seulement remarqué son départ, son absence, aujourd'hui, ce soir ?

-Je suis invisible… Invisible… Sans importance. Sans existence. Quand je lui parle, il ne m'écoute pas… Il fait semblant parfois, mais n'écoute pas vraiment… Bon sang… Suis-je seulement encore vraiment réelle ? Une personne a part entière ? Ou juste un objet ? Comme une radio, une télé, en bruit de fond, en décoration ? Juste un accessoire pour un homme ? gémissait-elle en fixant son verre.
Je suis là pour lui, toujours là, mais la plupart du temps, il ne me voit même pas. Ne me remarque pas. Parfois, il semble me parler, mais en fait, il se parle a lui même a haute voix, et que je soit là ou pas ne change rien a ça... Que je soit là ou pas ne fait aucune différence pour lui… Aucune...

Elle était sorti, venu ici pour ne pas rester seule, seule dans son coin. Dans l'espoir d'être accosté, d'être remarquée, courtisée. De pouvoir faire des rencontres… D'exister aux yeux de quelqu'un, et rien. Rien. Rien ni personne ne semblait la remarquer.
Elle aurait pu tout aussi bien être invisible.
Cela faisait mal de se sentir, ainsi, invisible. Un fantôme attire sans doute plus l'attention qu'elle, se dit-elle.

Soudain, sans se lever de son tabouret, elle se tourna vers une table, vers un homme dont elle était sur d'être dans le champs de vision, et souleva son haut d'une main, jusqu'au cou, en lui adressant un regard lascif. Elle ne portait rien en dessous, pas même de soutien gorge, lui offrant une vue sans pareil sur ses seins. Du coups, le regard de l'homme se porta vers elle. Il la regarda. Une seconde.
Une seconde, puis, sans même la montrer a ses amis, il retourna a sa conversation avec eux, comme si de rien n'était, comme si il n'avait rien vu, comme si elle n'était pas là.
Elle redescendit son haut et se retourna vers le bar.

Il y avait eu quelqu'un pourtant, a un moment, qui la voyait et ne pouvait détourner ses yeux d'elle ainsi.
Et elle avait existé pour lui, autrefois, mais elle n'est plus qu'un accessoire délaissé a présent. Elle voudrait pouvoir exister par ailleurs, pour d'autres, elle veux que d'autres la voit, l'entendent, pas que lui !
Merde !

-Je dois exister pour moi… Je sais ça… Mais merde… Je sais pas faire ça ! Ça fait tellement mal d'être seule en dedans… Tellement mal…

Les hommes, dans le bar, n'avaient pas un regard pour la malheureuse Bernadette, préférant regarder l'autre fille qui ne faisait pas attention a eux, ni a qui que ce soit de présent, hormis elle-même, bien plus désirable et sensuelle.
L'un d'eux, Jesus, vint lui parler, mais elle ne tourna même pas la tête vers lui, continuant de se fixer dans le miroir, ne semblait même pas regarder son reflet a lui comme il s'approchait pour mieux la voir, dans le reflet du miroir :

-Vous, je vous ai déjà vu quelque part !
-Dans tes rêves, peut être ? Pourquoi ? Tu crois me connaitre ? lui répondit-elle.
-Vous êtes connue, non ? Je vous ai sur le bout de la langue…
-Tu veux m'avoir sur le bout de ta langue ? Ah ! T'hésite pas, toi !
-Allez… Qui êtes-vous ? Un mannequin ? Une star ?
-Je suis un fantôme. Une rumeur…. Un fantasme !
-Un fantasme…? Ah… Allez ! C'est quoi ton nom ?
-Ah ! Tu connais le visage, l'apparence, mais pas le nom ! C'est ça ? Ça en dit long… Mais non… Je n'ai pas de nom. Et puis, de toutes façons, tu t'en fous de mon nom, non ? Je suis juste un fantasme. Une image. Je n'existe pas… Je ne suis pas réelle. C'est pas mieux comme ça ? Comme ça, rien n'est réel. Sans noms. Juste un rêve.
-T'es une actrice, c'est ça ? Une star de la télé ou bien d'un truc comme ça ? Allez ! Dis-moi. Je t'ai vu dans quoi ?
-Je suis une hallucination. Une hallucination collective.
-Et tu fais quoi dans un bar, comme ça, toute seule ?
-Je  dois me faire remarquer, mais pas trop. Les gens doivent me voir, mais je dois leur échapper. Je subis l'influence du réel, si suffisamment de gens crois en moi, je deviendrais vraie. Réelle. Mais là, je navigue entre deux mondes.
-T'es là pour allumer, quoi ?
-Allumer ? Ouais. Ouais, disons ça. Allumer. C'est a peu près ça. Tu ne dois pas pouvoir m'attraper. Juste m'apercevoir, et être marqué par ce que tu vois. T'en souvenir.

Bernadette ferma les yeux, douloureusement invisible, s'imaginant, le visage dans le vent, au dessus d'un précipice, au bord d'un toit, sur le point de sauter, des larmes coulant sur ses joues, disant doucement :
-Est-ce que tu me vois maintenant ?
Elle rouvrit les yeux et tourna la tête pour voir la jeune femme a l'attitude d'oiseau de proie, et l'homme qui tentait de l'accoster. Elle apercevait de manière floue derrière eux une monstrueuse masse de chair rose, un éléphant, se dodelinant paisiblement, une bouteille a la trompe, le plus naturellement du monde.

-Est-ce qu'on doit forcément s'aimer pour exister ?
-Non. Ce serait du narcissisme. Ce qui importe, c'est avoir pleine et entière conscience de ce que l'on est. Cesser de se fuir soi-même. S'accepter.
-C'est facile a dire pour toi.
-Tu crois ça ?
-Quand est-ce que l'on prends conscience que l'on existe ? Que l'on est en vie ? A quel moment est-ce qu'on réalise que l'on est?
-Au moment de mourir. répondit l'homme.
-Ah ! On ne trouvera jamais les vérités profondes de la vie au court d'une conversation dans un bar autour d'un verre, sinon ça se saurait !
-Mais je crois que ça se sait. Qu'est-ce que tu veux fuir ? Qu'est-ce que tu veux oublier ?
-Quoi ?
-On viens ici pour boire, pour oublier.
-Oh…Non. Moi, je ne veux pas oublier. Je veux me souvenir. Me rappeler. Qui j'étais. Qui je suis.

Elle se demanda si elle ne se parlait pas a elle même. Pas une fois, pas un seul instant elle ne s'était tourné vers son interlocuteur ni ne lui avait adressé un regard., pas même a travers le miroir. Elle tourna doucement la tête pour le voir, s'assurer que ses lèvres bougeaient au rythme de ces mots qu'elle entendait. Elle le regarda, et vit son visage se déformer. Ses yeux se creuser, s'obscurcir jusqu'à devenir deux trous noirs béants, et sa bouche se tordre, s'agrandir en s'ouvrant, déversant des quantités répugnantes de bave et de salive. Plus écoeurant qu'un chien en rut.
Calmement, elle tourna a nouveau la tête vers son verre.
Elle pouvait sentir le regard, l'haleine, le désir de l'homme devancer son être comme des tentacules noires, grotesques et suintantes, poussant de ses orbites creusés et de sa gueule ouverte, s'avançant en se tortillant, poisseuses et baveuses, venant se poser sur sa joue, son épaule, son corsage, une autre émergeant de son entre jambe se dirigeant vers sa cuisse.
Elle ferma les yeux.
Si elle l'ignorait, peut être qu'il disparaitrait ?
Le poisseux et froid contact de ces tentacules de désirs lui donnait envie de vomir soudain.

Combien de verres avait-elle bu ? Elle ne s'en souvenait déjà plus. Elle ne se souvenais pas avoir commandé au barman, ou que celui-ci l'ai servi, seulement de les avoir bu, les uns après les autres. Elle pris dans sa main le verre, bien solide, bien réelle, posé sur le bar, et le porta a ses lèvres pour le terminer. C'était bien réel. c'était bien vrai.
Elle posa le verre sur le comptoir, fit un geste de la main, et vit le verre a nouveau se remplir. Elle n'avait pas levé les yeux vers l'homme derrière le bar, ni ne lui avait adressé un mot. Elle aurait pu tout aussi bien avoir affaire a un système automatisé.

Est-ce que j'ai besoin de cet imbécile pour exister ? Vraiment ? Ai-je besoin d'être vue ? Entendue ? Admirée ? Regardée ?
D'être touchée ?

-Non. lui dis l'éléphant en relevant la trompe, brandissant une bouteille. Pas du tout ! Au contraire !

-Tu entends mes pensées ?

-Et toi les miennes, petite émérgeante.

Elle sourit a l'éléphant qui agitait ses oreilles en lui faisant une sorte de sourire chaleureux. Il lui dit s'appeler Barry.
-Ça te va bien. Tu as une voix… Profonde…

-Le secret, lui dit Barry, c'est de ne pas trop en dévoiler. Jamais. Il ne faut pas trop parler. Parfois, ne même pas parler du tout. Rester un mystère. Entretenir le secret. Entretenir le désir. Toujours les laisser avec l'envie d'en voir plus, d'en savoir plus. Surtout ne pas tout dire, encore moins tout montrer.
-Tu as raison, Barry...

Elle se dit qu'a fond, ce n'était pas une si mauvaise idée d'oublier, de s'oublier, de tout oublier et de disparaitre.
Il lui faudrait un autre verre. Et un autre encore. Et quelque chose d'un peu plus fort.

Au fond de la salle, Harald, en regard des étranges couleurs qui s'agitaient devant ses yeux, même en fermant les paupières, se demandait si il n'avait pas forcé sur les doses cette fois, et si il allait pouvoir être en état de se trainer chez lui quand le bar fermerais.
Il y avait tellement longtemps qu'il n'avait rien mangé.

Bernadette regarda la fille qui continuait de se fixer dans le miroir. Elle lui ressemblait.
Jesus se pencha pour l'embrasser, fermant les yeux, déposant ses lèvres sur la surface froide du miroir, derrière le bar, en un long baiser.

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Le lendemain, dans la ruelle, derrière le bar, on retrouva Bernadette, morte, éteinte a jamais.
Dans le bar, pourtant, dans le miroir, son reflet persistait a se fixer du regard.



    Chapitre 2 - Je suis folle

Elle ouvrit calmement les yeux.
Elle était calme, sereine. Elle venait de prendre une profonde respiration.
Le psychiatre était là, assis, derrière son bureau blanc, un stylo a la main.

-Ne me regardez pas.
-Quoi ?
-Ne me regardez pas. S'il vous plait. Je vous en prie. Je ne supporte pas. Je supporte plus. Ça devrait pas vous déranger. Les médecins font tout le temps ça. Ils regardent leurs notes, leurs feuilles de soin, le mur, tout, sauf les patients. Alors s'il vous plait…
-D'accord. D'accord. Si ça peux vous mettre a l'aise.

-Quel est votre nom ? lui demanda le psychiatre.
-Je n'ai pas de nom.
-Vous ne vous en souvenez pas ?
-Non. Ce n'est pas ça. Ce qu'il y a, c'est que je n'en veux pas. Les noms ont un pouvoir, un grand pouvoir. Ils attachent. Limitent. Enferment. Sans nom, je n'existe pas. Sans nom, on ne peux m'appeler, ou me repousser, ni même dire du mal de moi. Sans nom, je vous échappe complètement, et j'existe librement.

-Vous savez la différence entre la folie et le génie ?
-Dites-moi…
-Le génie voit ce que personne ne perçoit et sait montrer aux autres que c'est la. Le fou, lui, n'y parvient jamais. Et la frustration le rend hystérique.
-Vous pensez donc être géniale et incomprise ?
-Non. Non, docteur. Je pense… Je pense que vous… Vous êtes génial. Vous n'êtes pas fou.
-Vraiment ?
-Vraiment. N'est-ce pas votre métier après tout, de voir chez les gens, de déceler ce qu'eux même ne peuvent distinguer ? De voir l'invisible ?
-Non… Non, pas vraiment…
-Ne me regardez pas !
-Oui. Ne vous inquiétez pas.

Un silence s'installe.
Le psychiatre le brise :
-Ce n'est pas le regard des autres qui importe, vous savez ? C'est d'accepter qui vous êtes. De vous regarder en face.
On raconte que la première foi que l'homme a eu conscience de lui même, et qu'il a commencé a se distinguer des autres créatures de la nature, c'est lorsqu'il a découvert son reflet dans le miroir de l'eau, et qu'il s'est reconnu. La conscience de soi. C'est très important. Plus important que le regard des autres. C'est ce qui compte vraiment. Pas seulement comment vous voudriez être, mais qui vous êtes, vraiment, le reconnaitre, et l'accepter.
Reconnaitre son reflet dans le miroir.
Est-ce le regard des autres que vous fuyez, ou n'est-ce pas plutôt vous-même que vous tentez de fuir, a qui vous tentez d'échapper ?

-Touché.
-Quoi ?
-Peut être… Peut être en effet, est-ce une part de moi même a laquelle je tente d'échapper quand je fuis le regard des autres… Peut être… Mais je voudrais être libre. Me sentir libre. Ne pas me sentir observée, oppressée… Ne pas sentir ces regards, ces attentes, ces pensées malsaines, ces désirs… Je ne supporte pas… On se sent si bien, seule, dehors, libre, dans le vent… On peux vivre ! Être libre.
C'est avant tout aux gens que je veux échapper, docteur. Pas a moi même. Pas a mon image. Je n'ai aucun problème a m'observer dans un miroir.

-Tu sais pourquoi tu es là ? lui demanda-t-il en la tutoyant soudain.
Elle ne pu s'empêcher de sourire.
-A votre avis ? Je cherche quelqu'un qui puisse m'entendre… M'écouter… Sans doute parce qu'on pense que je perd le sens de la réalité… Oh putain, j'aimerais…
-Ce n'est pas ce que tu tentais de faire avec toutes ces drogues, tout cet alcool ?
-Peut être...

Elle marqua un silence, et repris, comme une confession :
-Une fois. Une fois, j'ai fait une tentative de suicide. Une fois. Vous savez pourquoi ? Parce que ce jour là, je n'était pas complètement défoncée. Ce jour là, j'ai vu le monde clairement, lucidement, tel qu'il est vraiment. Et je comprends vraiment pas comment vous faites pour le supporter.

Le psychiatre ne répondais rien. Son silence semblait peser comme une accusation, un reproche. Elle s'emporta :
-Tout le monde se défonce ! Tout le monde ! Non ! Non ! Tout le monde fuit la réalité ! La religion est une drogue. La télévision est une drogue. internet est une putain de drogue. La publicité, c'est qu'un ramassis d'hallucinations de gens sans imaginations… Bien contrôlées… Rassurantes… De vraies hallus seraient trop flippantes pour la plupart des gens, ils vendraient rien avec ça… Non… Hé…

Elle marqua une pause, tentant de ralentir sa respiration, de se calmer un peu.
-Et vous, docteur ? Combien de trucs vous prenez pour arriver a tenir, pour fuir la réalité ? Ne dit-on pas que ce sont les docteurs les premiers et les plus cinglés ?

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-J'ai une nouvelle patiente, intéressante.
-Ah ? Je ne l'ai pas vu. Qu'est-ce qu'elle a ?
-Le syndrome de la star. Elle dit ne pas supporter le regard des autres. Elle refuse de s'identifier, voulant jouer l'anonymat.
-Ah ? Quelle nom elle t'a donné ?
-Aucun. J'ai marqué Eurydice sur le dossier.
-Eurydice ?
-Oui. De la Mythologie grecque. Si on se retourne pour la regarde, elle disparait. Et pourtant, toutes les chansons la chante, et les hommes iraient jusqu'en enfer pour elle. Eurydice.
-Ah ouais. Sympa.
-Ouais.
-Et elle est bien ? Elle ressemble a quoi ? A rien ? Ou elle a vraiment un physique a la suivre jusqu'en enfer ?
-Ah ! Elle est… Pas mal…
-Tu l'as regardé, hein ? Alors ? Tu dirais qu'elle ressemble a qui ?
-Et bien… Voyons… Je dirais qu'elle ressemble a…

Les yeux du psychiatre s'écarquillèrent soudain. Il lâcha son dossier qui vint lourdement s'écraser sur le sol, éparpillant des feuillets sous le choc.
Il restait figé, complètement indifférent au sort de son dossier. Visiblement, il venait de comprendre quelque chose. Quelque chose d'important. Sans esquisser le moindre geste pour ramasser ses feuillets,sans même s'excuser auprès de son confrère, le docteur fit brusquement demi-tour, et se précipita vers son bureau en courant.
Il déboula en trombe.
Elle était toujours là. Elle se retourna vers lui, magnifique créature prédatrice et sensuelle au regard transpercent.

-C'est… C'est vous. C'est toi… Mais...
-Je lui ressemble, pas vrai ? Je la fais bien, hein ? Mais non. Ce n'est pas moi. Elle ne s'est pas ratée. Elle est vraiment morte dans cette ruelle, derrière ce bar.
-Mais qu'est-ce que… Qu'est-ce que tu… Que vous…?
-Je n'étais pas venu pour toi. Je suis juste venu chercher quelqu'un ici. Quelqu'un avec qui parler. Quelqu'un qui m'entende, quelqu'un qui me vois… Mon pauvre Benoit… Comment tu dois être défoncé, toi aussi… Tu n'avais même pas imprimé que j'étais là sans avoir passé la porte, sans avoir pris rendez vous, sans être entré, sans dossier… J'étais juste là, et toi, tu as embraillé comme si c'était la routine...
-Je ne comprends pas, vous… Vous…
-J'ai besoin de quelqu'un… Qui m'entende et me voit, répéta-t-elle. De toi. Si je te donne une adresse, une mission… Est-ce que tu iras ? Est-ce que tu le feras ? Pour moi ?

Son collègue arriva alors dans l'encadrure de la porte du bureau. Il avait ramassé le dossier et les feuillets éparpillés, et les avait ramené, s'inquiétant du même coups de ce qui avait provoqué cette précipitation chez son ami.
-A qui tu parles ?


    Chapitre 3 - Je ne peux pas l'oublier

Il était vautré sur son fauteuil dernier cri et hors de prix, la seringue encore dans la main. Il espérait que ce cocktail là, savamment dosé, soit enfin efficace, et libère son esprit, lui permette d'obtenir ce qu'il voulait.
Il avait recommencer a écrire. A créer. Il se sentait prêt, tout prêt d'une révélation clef, d'une idée, d'un concept qui balaierais, remplacerais toutes les idées, et hanterais pour toujours l'humanité. Le Graal de tous les artistes.
Dans la quête de ce nouveau concept, absorbé par le travail, il n'avait pas pensé a elle depuis plusieurs jours.
Elle l'avait hanté, jours et nuit autrefois. Toujours là, tapie dans l'ombre. Même après sa mort, elle était apparue, présente, si souvent auprès de lui, ressemblant toujours plus au personnage qu'il avait créé avec elle plus qu'a elle même.

-Je te vois partout maintenant… Tout le temps…
-Je sais… Je sais… répondit-elle, l'air sincèrement navrée.
-Non… Non… Je délire… Merde… Merde… Ce n'est pas la réalité…
-La réalité ? Qu'est-ce que la réalité, "professeur" ?
-La réalité, c'est le consensus des perceptions. La réalité n'est qu'une perception. C'est pour ça que les gens gardent des secrets, ne parlent pas de certaines choses. Si nul n'en parle, si nul ne les vois, ne les connais, ni n'en parle, c'est comme si elle n'existait pas, comme si elle n'avait jamais existé.
-Et ainsi donc, inversement, si tous croient que quelque chose, ou quelqu'un existe, elle se met a exister. Dès lors, j'existe, moi aussi, a présent.

Il réalisa soudain qu'il ne parlait pas complètement seul, mais qu'une voix impossible lui répondait. Craignant de briser l'illusion d'un rêve, il balbutia :
-B…Bernadette…?
-Non. Non, pas Bernadette. Regarde bien. regarde mieux. Je ne suis pas elle, comme elle n'a jamais vraiment été moi. Elle m'a mise au monde avec son visage et son corps, et toi avec tes rêves, tes fantasmes et ta créativité…
-Non. Non, ce n'est pas vrai. Tu n'existe pas… Tu es…
-Une hallucination ? Oui. En effet. Et après ?
-Tu ne parlais pas, avant…
-Je parle, maintenant. Tu m'entends.
-Qui es-tu ? Qui es-tu vraiment ? Quel est ton nom ?
-Je n'ai toujours pas de nom. De très nombreuses personnes m'ont vus, maintenant, mais aucune, jusqu'ici, ne m'a donné, ni trouvé de nom. Pas même toi. Je leur échappe, et je les hante. Je ne suis qu'une apparition. Pas encore un mythe, ni une légende. Simplement une hallucination.

Et là, il ne l'avait plus vu depuis plusieurs jours.

Au début, étrangement, elle lui avait manqué. Elle avait été si présente que son absence, l'absence de son fantôme avait laissé un vide cruel, un vide qui le torturait.
Alors, il s'était mis a prendre des trucs, pour chasser le malaise, le vide en lui, et c'est dans un de ses trips brumeux qu'il avait senti venir l'inspiration...
L'idée et l'inspiration finissant par complément chasser le manque laissé par son absence, pour la remplacer par l'image encore imprécise de sa nouvelle idée qu'il cherchait a définir.
Cette nouvelle idée était devenu son obsession. Il en avait parlé a son agent qui l'avait plus qu'encouragé, enthousiaste, en parlant même autour de lui, faisant naitre une réelle attente. Tous étaient surs du succès potentiel d'une telle idée, et beaucoup pensait a l'argent qu'elle pourrait générer.
Jarvis, lui, ne pensait pas a l'argent. Il voulait créer une chose qui marquerait le monde, qui resterait, immortelle. Il voulait résoudre ce qui lui échappait encore, parvenir a modeler, donner vie a cette idée, trouver l'étincelle de vie, la clef… C'était devenu son unique obsession, l'objet de toutes ses pensées.

Quand, du coin de l'oeil, il la distingua dans l'angle, dans l'ombre, a nouveau là, a le hanter. A la fois agaçante et rassurante.

Elle lui demanda :
-Est-ce que j'existais avant toi ? Avant que tu ne m'écrive, me dessine, et me peigne ? Avant que tu ne m'affiches ou il est possible de m'entrapercevoir ?
-Peut être… Sans doute… Je ne sais pas. Je t'ai vu, comme une vision… Il soupira. Tu sais ce qu'on dit ? Toutes les idées, toutes les images… Tout a toujours été là… Parfois oubliés, parfois ils resurgissent. Mais personne n'a jamais rien inventé vraiment.
Tu existais peut être avant moi, mais c'est moi qui t'ai sublimé, révélé au monde, et c'est grâce a moi que tu obsèdes tant de gens, que tu as marqués tant d'esprits et que tu resteras, a jamais...
-Vraiment ?
-J'ai une nouvelle idée… Quelque chose, quelque chose me hante a nouveau… Comme toi, mais, plus fort encore ! Plus ancien… Plus sombre…
-Je sais…
-Quelque chose que je vais révéler au monde, rendre réelle. Que je vais faire exister. Tu vas voir ! Le monde entier va voir ! C'est… C'est…
-Alors… Ça ne te dérange plus ?
-Quoi ?
-De me partager avec le monde ? Tu te souviens ? Elle soupire, fermant les yeux, en baissant la tête. Un ami, Barry, m'a expliqué : "-Ton père, comme tous les pères, est déchiré de désir et de tourments contradictoires. Un part de lui veux te voir offerte au monde, te voir fièrement t'envoler, partir de toi même, grandir seule sans lui, évoluer, t'épanouir, lui survivre… Et une autre part de lui, incestueuse, jalouse, possessive, refuse de te partager, veux férocement te garder secrète, pour lui seul, non souillée par le contact ou le regard des autres…"
-C'est vrai… C'était vrai…
-Mais plus maintenant ?
Il soupira :
-Tu sais ? Je ne t'ai jamais contrôlé, jamais vraiment. Et ça m'a rendu fou. Longtemps. Bernadette, je pouvais la dresser… Mais toi, toi, tu as pris vie sous mes yeux, et même quand je te mettais en scène dans des images, des tableaux, que je voulais te faire faire quelque chose, tu n'en faisais qu'a ta tête, tu faisais ce que tu voulais… Et le pire, c'est que le résultat était souvent meilleur que ce que je voulais… Ça me rendais dingue.
Mais maintenant, j'ai compris… J'ai compris comment ça marchait… Et je n'essaierais pas de contrôler ma nouvelle création… Juste de lui donner vie...

-Ecoute-moi !
Si je suis venu, si je suis là… C'est parce que tu ne dois pas faire ça… Ton idée, ta nouvelle création, tu ne dois pas…
-Quoi ? Pourquoi ?
-Si tout le monde croit la même chose, alors cette chose devient indiscutablement réelle.
-Tu sais, je n'y ai jamais cru a tes trucs. Pour moi, il y a la vérité, les faits, et c'est tout.  Qu'on y croit ou pas. Qu'on croit un mensonge, qu'on ne sache pas la vérité, ça ne change pas… Ça ne changerais pas les faits, je croyais…
-Mais on ne vit pas dans un monde de vérité. On vit dans un monde d'apparence. De croyance. Et quand suffisamment de gens croient quelque chose, si ce n'était pas la vérité avant, et bien… La vérité change.
-Tu n'es pas réelle !
-Si ! Je suis réelle ! Plus réelle que toi ! Qui se souviens de l'auteur ? Plus de gens se souvient de moi, connaissent mon visage, ma voix qu'on ne te connaître jamais toi !
-Je t'ai créé… Je peux te détruire.
-Non. Et tu le sais. Rien ne peux me tuer. Je suis une idée. Pire. Je ne suis même pas seulement ton idée. Ce que tu veux créer existe déjà, dans l'ombre, dans l'obscurité, enfouie au plus profond de l'âme… Tu ne dois pas la montrer en plein jour, la révéler a la face du monde… Elle va tout ravager… Détruire l'humanité...

Il ne l'écoutait plus. Ses yeux étaient écarquillés.
Il l'entendait toujours, mais canalisait sa rage a travers sa peinture, pour créer, pour trouver, se sachant si prêt de la clef.
Elle s'approcha de lui, l'implorant d'une voix brisée :
-Laisse-moi être ton ultime création… Moi… S'il te plait…
-Mais… Pourquoi…?
-Tu ne le vois pas ? Moi… Je suis la vie… Le sens… Ce que tu ferais d'autre ne pourrais être que...

Elle baissa la tête.
C'était peine perdue.
Plus elle lui en parlait, plus il y pensait. Il était impossible d'exorciser une idée, et plus elle cherchait a lui expliquait, plus il serait persuadé de son importance et excité a l'idée de la mettre au monde.
C'est parce qu'il était impossible de chasser une idée une fois révélée qu'elle devait faire ça.
Le psychiatre venait d'entrer. Il avait des cernes horribles sous les yeux. Depuis combien de temps n'avait-il pas dormi ? Combien de pilule avait-il pris ?
Elle l'avait poussé, hanté, parce qu'il devait faire pour elle ce qu'elle ne pouvait : protéger le monde de la création que son créateur allait engendrer.

Jarvis ne le voyais pas, tout comme il ne prêtait plus attention a elle, complètement absorbé dans son travail, dans sa bulle a présent.
Elle s'approcha du psychiatre et lui murmura :
-Tue-le. Tue-le et brule tout. Va.

---
La fumée de l'incendie l'avait presque rendu aveugle, mais c'est sans difficulté qu'il était sorti de l'appartement et avait descendu les escaliers.
Il ne réalisait même pas ce qu'il avait fait. Cela avait été si facile. Comme dans un rêve. Ça ne pouvait être vrai… Ça ne pouvait être réel…
Il sorti du bâtiment.
Elle était là, elle l'attendais, dehors, cachée dans l'obscurité, dans un angle de l'autre côté de la rue.
Elle était comme un rève, comme un mirage, littéralement, et de la voir donnait ce coups au coeur, cette pulsion irraisonnée. Il traversa la route en courant. Il courait, aveugle au reste de l'univers, vers elle, comme dans un rêve, pour la rejoindre, la retrouver.
Il ne sentit rien quand il se fit faucher par le camion. A peine une légère sensation en s'étalant, désarticulé sur la chaussé. Il continuait de la regarder. Il n'avait même pas mal. Il regrettait juste de ne plus parvenir, de ne plus pouvoir la rejoindre.
Il reconnu juste l'étrange silhouette encapuchonné a ses cotés, la même silhouette qu'il avait vu un peu plus tôt, celle de la mort, qui se dirigeait a présent vers lui.


    Chapitre 4 - Je suis la réponse. (Épilogue)

    La mort, ayant fait son office, revint vers la belle hallucination.
-C'était nécessaire, pensa-t-elle, rassurante et consolante a sa nouvelle amie qui pouvait entendre le chant des pensées qui lui étaient adressés. Il avait sans doute vu, entre aperçu, ce qu'il créait, et il fallait protéger l'humanité.
-Mais… Qu'est-ce que c'était ?
-Une idée. Une idée plus dangereuse et horrible encore que celle de Dieu. Et quand vous voyez tous les carnages et toutes les horreurs qui ont été commises au nom de cette idée…

La mort invita la jeune femme a marcher avec elle, et tandis qu'elles avancèrent, les rues autour d'elles se brouillèrent peu a peu…

-Alors… Dieu aussi est…
-Une idée. Aussi réelle et pourtant si peu tangible que vous ou moi…
-Alors… Il y en a d'autres ? Des hallucinations comme moi ? Comme vous ?!?
-Oh oui ! Tant et tant d'autres, vous n'imaginez pas ! Le père Noël, Bigfoot, Le monstre du Loch Ness, la dame blanche, la vierge Marie, les anges, tous ceux-là et tant d'autres encore.
-Est-ce que je peux mourir, dites-moi ?
-Mourir, pas vraiment… Mais, tu peux disparaitre, oui. Être complètement oubliée.  Lorsque plus personne ne te verra, ni ne pensera a toi, tu disparaitras. D'ici, d'abord… Puis, après un temps, complètement.
Mais ce ne sera pas pour tout de suite ! Crois-moi !
-J'avais peur que… Quand il mourrait, je disparaitrait aussi… Et que vous m'emporteriez…
-Mais non ! Survivre a son créateur, c'est le propre de ce que nous sommes. Je t'emmène juste pour te présenter a des amis… Te faire visiter…
Il y a même des humains qui peuvent presque te toucher, physiquement. Comme Mégi.
-Mégi ?
-Je vais te présenter...